Satie
Patrick Roegiers
Grasset, 2025
La triste vie d’un « gymnopédiste »
dans un roman plein de verve et de fantaisie
Patrick Roegiers est un écrivain bien connu, notamment pour ses exercices d’admiration, qu’ils prennent la forme romanesque – comme Le Cousin de Fragonard (2006) et La Nuit du monde (2010) qui permet au lecteur d’assister à la rencontre imaginaire entre James Joyce et Marcel Proust – ou celle de l’essai : dans Éloge du génie (2019), il tente de percer le mystère de celui de Vilhelm Hammershøi, Glenn Gould, et Thomas Bernhard. Fidèle à l’esprit des Lumières, il manifeste dans ses admirations une curiosité insatiable qui n’a d’égales que sa fantaisie et son imagination auxquelles il donne libre cours pour le plus grand plaisir de son lecteur. C’est ainsi que dans Nouvelle Vague, roman (2023) il nous entraîne dans une folle traversée des films et des vies des réalisateurs et des acteurs de ce moment de l’histoire du cinéma qu’il a tant aimé. On retrouve toujours chez lui le goût du détail que personne d’autre n’aurait l’idée d’aller noter, un art des jeux de mots qui manifeste sa très grande fantaisie et sa verve, semblant couler de source comme une énergie vitale immédiatement transfusée dans la langue. Lisant la vie de ceux qu’il admire, c’est un peu la sienne que nous découvrons, comme en creux. Pour en savoir plus, il faut lire La Vie de famille (2020) et Ma Vie d’écrivain (2021), deux livres plus ouvertement autobiographiques, où le style est la première signature, loin de toute complaisance. L’auteur y est bien fidèle, sans le savoir sans doute, à l’inventeur du genre, Jean-Jacques Rousseau, qui écrit dans le préambule du manuscrit de Neuchâtel des Confessions : « mon style inégal et naturel, tantôt rapide et tantôt diffus, tantôt sage et tantôt fou, tantôt grave et tantôt gai fera lui-même partie de mon histoire. »
C’est ici la triste histoire de Satie que Patrick Roegiers nous raconte. Il naît le 17 mai 1866 à Honfleur (où il a son musée), il perd sa mère à six ans, puis sa grand-mère, Eulalie, en 1878, lors d’un bain de mer. Élevé par ses grands-parents paternels, il écrira plus tard : « Je suis venu au monde très jeune, dans un monde trop vieux ». Il ne parlera plus l’anglais, la langue de sa mère, qu’elle lui avait apprise. « On croyait qu’il n’en savait pas un mot et restait muet comme une carpe ou comme une tombe à ce sujet, trop touché par l’émoi que suscitait en lui le souvenir de son absence. Le silence était désormais la langue dans laquelle il se taisait. » À dix huit ans, alors qu’il vit à Paris depuis six ans, il décide d’enlever l’accent de son prénom (Éric) et de remplacer le "c" par un "k" final « comme dans Kafka, kiosque ou klaxon (mot d’origine anglo-saxonne). En s’appelant Erik Satie, il s’appropriait son prénom et devenait un autre puisque le nom que l’on porte indique au monde qui on est. Satie, sûr de son talent, de son caractère et de son originalité, se disait qu’il était un "k" à part. Un "k" de figure, un "k" de conscience, un "k" d’espèce et, avant tout, un "k" de force majeure. Il y croyait de tout son être. Et, à la fin de sa vie, alors que ses forces le quittaient, mais qu’il ne perdait rien de son humour, secoué de quintes de toux qui esquintaient son thorax et lacéraient ses poumons, il affirmait en se tenant les côtes qu’il était devenu un "k" échéant. » Le romancier trouve dans son style et l’enchaî-nement de ses chapitres un équivalent de l’humour si particulier de celui qui en eut assez pour faire remarquer : « Tout le monde vous dira que je ne suis pas un musicien. C’est juste. » La musique de Beethoven ou de Wagner l’indisposait physiquement. À propos des Six Gnossiennes, composées à la suite des Trois Gymnopédies, l’auteur évoque « la plus radicale solitude qui n’était pas une condition que la société lui imposait, et qu’il acceptait de bon cœur, mais un choix résolu de créateur qui donnait TOUT à son art, et pour qui le génie ne s’exprimait à plein que dans une complète liberté, l’inventivité la plus résolument moderne. »
C’est presque chaque page du roman qu’il faudrait citer, tant il interroge cette extrême solitude, seule compagne de Satie (à part son unique amour d’une seule nuit, Suzanne Valadon) et condition absolue de sa création, d’une modernité longtemps incomprise. C’est ainsi qu’il créa Vexations, morceau de musique répétitive avant l’heure qu’il fallait jouer 840 fois. Sans ignorer les aspects anecdotiques de sa vie, auxquels on le réduit parfois, comme ses manies, ses facéties, ses bons mots, ce qui donne lieu à de très savoureux morceaux de bravoure et autres virtuoses exercices de plume de la part du romancier, le livre donne accès à l’émotion mystérieuse de sa musique. « Il récusait la sécheresse, la vitesse ou la froideur, favorisait l’émotion, la profondeur et la lenteur. Satie composait la musique du silence, la musique sortait du silence et retournait dans le silence. Satie habitait la musique, la solitude, l’écriture et le silence. » Il a côtoyé Debussy, Ravel, Stravinsky. Il a fait scandale avec Parade, dont la création eut lieu le 18 mai 1917 au théâtre du Châtelet, sur un livret de Jean Cocteau, un ballet en un acte dansé par les Ballets russes de Serge de Diaghilev, avec un décor et des costumes de Picasso. « L’accueil était à l’opposé de celui, unanime, du Boléro de Ravel, à sa création le 22 novembre 1928, à l’Opéra Garnier, onze ans plus tard. Satie passait un mauvais quart d’heure, a contrario du "tube" de Ravel (2 longues mélodies, reprises 18 fois) qui connaîtra un succès immédiat et qu’on jouera ensuite dans le monde une fois tous les quarts d’heure. C’était plus que la longueur de Parade, d’une durée d’environ 14 minutes. Ce n’était pas long, mais suffisant. » Il créa Relâche avec son ami Picabia en 1924. La première était annoncée en ces termes : « Apportez vos lunettes noires et de quoi vous boucher les oreilles ». Tout un programme. Ce fut encore un scandale. « C’était un an avant sa mort. La vie filait comme l’éclair, à l’anglaise, comme un trait, du mauvais coton ou un bas décousu. »
Dans ce livre d’admiration et d’imagination qui détraque les horloges et la logique de la chronologie, Satie, dans son lit d’hôpital, retrouve les grands créateurs contemporains qu’il n’a jamais connus et qui sont aussi ses amis : Philip Glass, John Cage, Bob Wilson ou Pina Bausch. « Il s’était beaucoup plaint de ses amis. Mais aux abords de la mort, ils étaient tous là. Ceux qui étaient de son époque et ceux qui appartenaient au temps, qu’il n’avait pas connus et qui étaient aussi ses amis car l’art ne connaît pas de limites dans le temps. » À son enterrement, il est accompagné notamment par Merce Cunningham et David Hockney, mais aussi par Suzanne Valadon et par sa mère. « Satie, blotti dans sa boîte de sapin, était ému jusqu’aux larmes. Ils n’étaient plus séparés par le temps. La mort les réunissait comme elle les avait éloignés avant et ils vivaient dans le même monde à présent. » Quand il arrive à la dernière page de ce roman étourdissant, le lecteur ébloui a envie de le reprendre depuis le début, pour mieux le savourer, et réfléchir aux mots dits par Satie à Darius Milhaud : « j’ai assez vécu, j’ai eu une belle vie, solitaire et triste, vraiment triste. » On pense souvent en lisant ce roman plein de vie, d’humour, de facétie et de commentaires très justes de l’œuvre de Satie, à cette formule de Joseph Joubert dans ses Pensées : « Celui qui a de l’imagination sans érudition, a des ailes et n’a pas de pieds. » Combinées comme elles le sont sous la plume très vive et très libre de Patrick Roegiers, elles procurent un très riche et très puissant plaisir de lecture.
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Cette chronique est parue dans le numéro 54